Elles étaient parfaites – Prologue

Elles étaient parfaites est le titre temporaire du roman que je suis en train d’écrire. J’espère un jour en arriver à l’édition. et vous en faire partager l’intégralité de l’histoire. Pour le moment tous les chapitres ne sont pas encore rédigés. Néanmoins, j’ai envie de partager avec vous le premier jet qui constituera le prologue.

 

Camp de Struthof-Natzweiler, 6 février 1944

J’ouvre les yeux.Une fois de plus la nuit a été dure. Dure comme la couchette sur laquelle je repose. Ce n’est pas la lumière du jour qui m’a tiré de mon sommeil mais le S.S. dehors. Ce sadique hurle dans sa langue de Boche en cognant sur les murs en bois du baraquement. L’Allemand m’est totalement inconnu mais je suis sûr qu’il ne me demande pas si j’ai bien dormi. Je ne saurais dire si cela vient du froid, des courbatures de la veille ou du fait que nous soyons trois par sommier. Depuis quelque temps, j’ai l’impression que les nazis sont passés à la vitesse supérieure. Le camp est surchargé et nous devons partager notre espace de sommeil.

Pas le temps de tergiverser sur mes conditions nocturnes. Voilà deux ans que je suis enfermé ici et mon unique priorité réside dans ma capacité à ouvrir les yeux le matin. Cela me permet de penser que je suis encore en vie, plus ou moins. Sans plus attendre, je me lève et je vais au lavabo. Dans ces instants, les plus fragiles d’entre nous donnent l’impression de vivre au ralenti. Cela me convient. Je vais pouvoir être avant eux à la toilette. Cette étape est obligatoire. Le seul souci est qu’il n’y a pas assez de lavabo pour tout le monde dans le temps imposé par nos bourreaux. Cela a toujours été le cas, même lorsque le camp n’était pas surpeuplé. Alors maintenant que nous sommes trois fois plus…

Il y a toujours une appréhension lorsque le premier arrivé au lavabo tourne le robinet. Allons-nous avoir de l’eau ce matin ? Aujourd’hui, nous avons de la chance. Cette nuit a dû être moins froide que la précédente car nous allons pouvoir nous laver, torse nu et à l’eau froide. C’est une obligation. Après un décrassage sommaire, je vais dans la pièce commune pour prendre la seule chose que j’avalerai à mon petit-déjeuner : un demi-litre de liquide censé être du thé. Heureusement que je suis installé dans un bâtiment proche des cuisines car le breuvage est à peu près tiède. Pour ceux qui sont tout en bas du camp, plus proches du crématoire, tout est froid, comme si la mort les suivait déjà, telle une ombre.

L’heure du premier appel de la journée sonne. Mais avant cela, je jette un regard dans les lits superposés afin de voir laquelle de Morphée ou de la Faucheuse a rendu visite aux autres prisonniers. Heureusement, aujourd’hui, seule la première est passée. Il n’y aura aucun cadavre à sortir.

Dehors, il fait encore nuit mais surtout, il fait très froid. Nous sommes en rang sur la plateforme devant notre baraquement, pour au moins une heure. Je ne sais toujours pas si les S.S. font plusieurs fois l’appel parce qu’ils ne savent pas compter ou par pur sadisme. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas montrer un signe de faiblesse. Ils n’attendent que cela pour nous infliger une sévère correction, comme ceux qui n’ont pas eu le temps de se laver. La bastonnade est là pour nous rappeler notre condition, au même titre que la potence dominant le camp, plus dissuasive qu’une statue de leur Führer.

Depuis notre arrivée, nous ne savons pas vraiment ce que nous sommes devenus. Certainement plus des humains. Je me souviens de mon voyage en train jusqu’ici. On nous a transportés dans des wagons à bestiaux pleins à craquer. Certains avaient déjà succombé au cours de ce qui fut leur dernier voyage. Arrivé en gare de Rothau, on nous a sortis et triés sans ménagement. Au son des « schnell ! schnell ! », seul mot que nous comprenons tellement nous l’entendons, on nous a demandé de retirer nos chaussures, nos vêtements, nos bijoux, notre dignité, notre humanité. J’ai reçu la seule chemise et le seul pantalon que je porte depuis un peu plus de deux ans. Ils sont complètement usés et surtout trop grands. J’ai dû perdre un tiers de mon poids depuis que je suis ici. Et pour ce qui est de ma tenue, la remplacer ne doit pas faire partie des protocoles du camp. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il soit prévu de tenir aussi longtemps dans cet enfer.

J’entends mon nom. Je lève la main, tel un automate. L’appel et les bastonnades sont les seuls instants de la journée où je tente de m’évader. Spirituellement car je ne prendrai pas le risque physiquement. Certains n’attendent que cela pour s’entrainer au tir. Durant ces rêveries qui m’évitent les abominations du moment, je tente de me rappeler ma vie d’avant, faite de sourires, de rencontres et de gens heureux. Celle où mon métier de mécanicien me permettait d’échanger avec passion et de subvenir à mes propres besoins. Car je n’avais pas de femme ni d’enfants à mes côtés. Dans ma situation actuelle, je me dis que c’est un mal pour un bien car je n’ai à me soucier que de moi. D’autres camarades souffrent beaucoup plus car ils ne savent pas à quel endroit l’autre moitié de leur raison d’être a été déportée, à défaut d’avoir été exécutée.

Le jour commence à faire son apparition, sans soleil. Je ne me souviens pas avoir aperçu l’astre flamboyant depuis mon arrivée. La brume des massifs vosgiens et les nuages nous l’interdisent. Comme s’ils avaient pactisé eux aussi avec le diable. Récemment, un troisième élément est venu nous ternir un peu plus notre horizon, le crématorium. Depuis la fin de sa construction, il y a quelques mois, il ne cesse de cracher la mort.

Le premier appel de la journée s’achève enfin. Désormais, nous allons savoir de quel Kommando nous ferons partie pour la journée. Les nazis sont peut-être des meurtriers excités par la violence et le sang, mais ils ne sont pas stupides. Nous sommes là pour travailler – officiellement – et il faut donc nous utiliser à bon escient. Mes compétences de mécanicien font que je suis régulièrement envoyé dans le groupe qui travaille au garage sur les moteurs d’avion. Ceux qui ont de la chance sont avec moi dans ce Kommando ou dans celui qui doit s’occuper de la ferme à côté du camp. Pour les autres, c’est soit la sablière qui les attend ou, pire, la carrière de granit. Cette dernière est celle qui fait le plus de dégâts dans nos rangs, par épuisement ou par simple sadisme. Il arrive régulièrement qu’un chef S.S., lors du passage au bord du ravin sur le chemin menant à la carrière, pousse un camarade dans le vide en hurlant et, comme au Ball Trap, le soldat posté au mirador épaule son fusil-mitrailleur et vide son chargeur sur le malheureux fuyard. Les tourmenteurs s’envoient ensuite des sourires de satisfaction fiers du devoir accompli.

Mais ce matin, c’est différent. Il n’y aura pas d’atelier. Un uniforme se dresse devant moi. A ses chaussures et son pantalon, je sais que ce n’est pas un de nos bourreaux habituels. Apparemment, il semble s’impatienter. Il doit attendre que je lève les yeux. Son visage confirme mes soupçons. J’espère alors qu’il n’est pas comme les autres jusqu’à ce qu’il me hurle et me postillonne à la gueule sa haine et certainement quelques informations sur mon avenir très proche. Comme à chaque fois, je ne comprends rien. Mon niveau d’allemand est quasi nul et les cours d’argot ne font pas partie de notre programme hebdomadaire. J’arrive néanmoins à reconnaître deux mots dans ce torrent incompréhensible : infirmerie et docteur. Je pense que le médecin du camp souhaite me voir. Une panique m’envahit. Les derniers camarades qui ont eu rendez-vous avec lui ne sont jamais revenus. Beaucoup de rumeurs circulent dans le camp entre prisonniers. Certaines parlent d’expériences réalisées à l’intérieur même de l’enceinte. Je sens brusquement que ma fin est proche. Je vais finir en cobaye. D’autres rumeurs existent. Elles pourraient me donner de l’espoir mais ce sentiment m’a abandonné depuis longtemps.

Je sors du rang. Malgré la peur, j’espère avoir compris l’ordre sous peine d’un passage à tabac en règle. Je prends sans attendre la direction de l’infirmerie. Tout au long du chemin, je prie qui veut m’entendre de ne pas m’être trompé. Du coin de l’œil je vois ma garde rapprochée, agitant son bâton, qui attend une erreur de ma part.

En prenant la direction de la partie inférieure du camp, je croise un Kommando N.N., Nacht und Nebel. Ils sont facilement identifiables car ils portent une grande croix rouge sur la chemise. Ce groupe spécial est composé d’opposants au IIIe Reich. Leur quotidien se résume en labeurs la journée et interrogatoires une fois l’extinction des feux. Les insomniaques ont le privilège de les entendre. Leurs cris qui déchirent la nuit proviennent d’un bâtiment à proximité du four crématoire. Leur parler, c’est se condamner à porter aussi la croix rouge.

Arrivé devant l’infirmerie, je pousse un discret ouf de soulagement. Pourtant, en mon for intérieur, je suis toujours en panique. J’en suis même arrivé à envier mes camarades qui ne se sont jamais réveillés. Je m’arrête devant l’entrée du bâtiment. Un ordre vient de derrière. J’ouvre la porte en m’attendant de recevoir un coup. Rien n’arrive une fois de plus. J’entre dans le bâtiment. Je me retrouve devant le médecin. Pas de salle d’attente, pas de consultation non plus de toute manière. Il prend la parole :

– Bonjour, Herr Goldberg.

Il parle français avec un accent m’indiquant qu’il ne fera aucun effort de prononciation. Mais cela est un détail comparé à son dernier mot prononcé. Il connaît mon nom. Entre déportés, nous nous appelons par nos prénoms pour ne pas oublier que nous sommes des hommes. Aux yeux des nazis, nous ne sommes que des numéros tatoués sur notre avant-bras. La surprise envahit mon visage et il s’en aperçoit. Il reprend :

– Vous être surpris que je connais votre nom, il ne faut pas. Nous pas être des bêtes.

Je ne sais pas s’il est sérieux ou ironique en me disant cela. Je préfère ne pas réagir. Je n’en ai à la force de toute manière. Et je n’ai pas envie de faire plaisir à l’exécuteur qui est dans mon dos et qui n’attend que ça depuis tout à l’heure. Je reste debout tant bien que mal, sans mot dire, attendant la suite.

– Dites-moi, Herr Goldberg, est-ce que vous être déjà malade depuis vous être ici ?

Je ne réponds pas, une nouvelle fois. De toute manière, il connaît la réponse et c’est non. Le rythme de l’horloge qui se trouve dans le coin rythme le silence. J’ai l’impression qu’elle ralentit.

– Bref, reprend le médecin-boucher après quelques instants. Je prends ça pour un oui. Qui ne dit mot est d’accord comme on dit chez vous… Ou quelque chose comme ça.

Il ouvre la boîte proche de sa main gauche et, d’un geste théâtral, en sort une seringue. La peur enfouie jusque-là s’inscrit dans mon regard. Le boucher remarque mon changement d’attitude.

– Ne vous inquiétez pas Herr Goldberg, je vais juste vous faire une petite prise de sang. Tendez votre bras !

Ce dernier arrive avec un ton plus sec, ne laissant aucune issue. Je tends mon maigre bras gauche par-dessus le bureau. Tout en restant assis, il fait un garrot. Sans aucun avertissement préalable, il me plante l’aiguille dans le bras. Il commence la ponction. Je sens mon fluide corporel s’évader. Mes jambes deviennent lourdes. J’ai besoin de m’asseoir. Je regarde autour de moi mais aucune chaise à l’horizon. Aucune possibilité de bouger car mon bras est maintenu. Je commence à avoir le vertige. Avant que mes yeux se révulsent, je perçois le sourire sadique sur le visage de mon tortionnaire. Je m’évanouis.

 

5 réflexions sur “Elles étaient parfaites – Prologue

  1. C’est avec un réel plaisir évidemment mais surtout une certaine émotion que je te lis.
    J’ai hâte de lire ton roman.
    Bisous… de la part d’une mangeuse, à une certaine époque Montluçonnaise, de cornichons au chocolat. 🙂

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