Elles étaient parfaites – 01

De nos jours.

 

4:53. Les chiffres rouges du réveil diffusaient une lumière pâle dans la chambre. John Radovic n’arrivait résolument pas à dormir. Depuis le pire tournant de sa carrière quelques mois plus tôt, il était devenu insomniaque. Il aurait pu céder à la facilité et se rendre en pharmacie pour récupérer les cachetons prescrits par le médecin du travail mais ce n’était pas dans sa personnalité de tomber dans une quelconque dépendance. C’est ce qu’il avait lu dans quelques articles évoquant les somnifères. On pouvait ensuite devenir en manque, comme pour les drogues. L’alcool aussi aurait pu être une solution. Il aimait boire, mais occasionnellement et cela lui avait déjà joué de mauvais tours.

5:21. Ca ne voulait décidément pas avancer. Par moment, il avait même l’impression que l’heure tournait dans le mauvais sens. Mais il fallait qu’il arrête de fixer ces chiffres. Le manque de sommeil et la vivacité de l’éclairage lui explosaient les yeux. Il en avait marre de mariner pour cette nuit. Il ne dormirait pas.

Il se mit assis au bord du lit, se frotta les yeux pour tenter vainement de se sentir plus en alerte. Tant pis, la chambre et cette lumière blafarde, c’était fini pour cette nuit. Il se leva et, sans allumer le plafonnier, alla ouvrir les volets roulants. La nuit était encore bien présente. La pâleur de la pleine lune éclairait la rue déserte. Il resta quelques instants à la contempler. Il ne cherchait rien de particulier, juste quelque chose de plus doux que l’affichage de son réveil. Bordel qu’il détestait cet appareil ! C’était pour lui la pire invention que l’être humain avait fait. A lui seul, cet engin de malheur représentait la soumission au pouvoir. Il forçait les gens à se lever pour aller enrichir quelqu’un d’autre. « Liberté mon cul » lâcha John, pour lui-même, en pleine réflexion sur le sujet. Il pensa aussi à l’expression «  le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Mais pour ceux qui ne dormaient pas, y avait-il quelque chose d’identique ? Il avait vraiment besoin de sommeil.

Il sortit de la chambre et traversa le couloir de son appartement du huitième arrondissement de Lyon. Sa destination était la cuisine pour s’envoyer un verre d’eau. Sa gorge était sèche. Il fit cela sans éclairage. Ses yeux ne semblaient pas encore prêts à supporter la lumière crue des ampoules halogènes au dessus du plan de travail.

Une fois réhydraté, il s’adossa à l’évier et se replongea une nouvelle fois dans cette soirée où tout avait basculé pour lui. Cette putain de soirée qui tourmentait ses nuits depuis des mois. Il essayait de comprendre comment il avait pu dégoupiller mais aucune réponse n’était encore apparue. Ses tourments cesseraient peut-être s’il la trouvait.

Pourtant, ce n’était pas faute de chercher. Chaque jour, il se remémorait ces instants. Il avait décidé de rejoindre sa meilleure amie dans un café concert où un petit artiste local avait repris le répertoire du bluesman Robert Johnson. La légende racontait que ce musicien américain avait, suite au décès de sa femme, vendu son âme au diable pour devenir le guitariste talentueux qu’on connaissait. Depuis, John se disait qu’il aurait dû y voir un signe.

La soirée s’était déroulée parfaitement. La musique avait été bonne. Il avait bu beaucoup de bière, se laissant emporter par la chaleur de l’instant.

Malgré sa consommation exagérée, il avait repris le volant et avait décidé de passer dans le quartier des prostituées. Pas question de consommer. Mais, de par son histoire, il se sentait chargé d’une mission auprès de ces filles qui, pour certaines, n’avaient pas choisi leur trajectoire professionnelle.

John s’était retrouvé orphelin dès le début de sa vie. Non pas qu’il fut né sous X, mais sa mère l’avait laissé dans un centre d’accueil le temps de trouver les moyens de l’élever. C’était en tout cas ce qu’on lui avait raconté. Malheureusement, elle n’était jamais revenue le chercher et il n’avait aucun souvenir de sa mère. Son envie de la retrouver afin de comprendre avait fait son temps après quelques vaines tentatives. En conservant le nom de jeune fille de sa mère, il avait eu un point de départ intéressant pour ses recherches et quelques théories sur son histoire. Et plus il avait avancé, plus il avait été persuadé d’une chose, sa mère était une femme de l’Est venue tapiner dans la capitale des Gaules, amadouée par un passeur qui lui avait promis le paradis occidental. Combien, John, avait-il ramassé de ces pauvres filles paumées depuis qu’il était entré dans la police ? Il ne les comptait plus. Mais à chaque fois, une nostalgie l’envahissait, étant persuadé que sa mère avait été, comme ces malheureuses parfois mineures, déracinée pour du fric. D’ailleurs, contrairement à certains de ses collègues, il les percevait comme des victimes et non comme des délinquantes, bien que vendant leurs corps sur la voie publique et consommant des produits stupéfiants, histoire d’oublier ou d’annihiler la douleur pour enchainer les passes. Ces douleurs qui pouvaient être aussi bien morales que physiques. Il s’était donc lié d’amitié avec certaines.

Ce fameux soir, en apercevant un petit groupe composé d’un homme et de deux prostituées, il avait ralenti, reconnaissant Ilda, une de ses petites protégées. Il n’avait été qu’à quinze mètres du groupe quand il vit le mec gifler son amie. Son sang n’avait fait qu’un tour. Il avait stoppé net la voiture à leur hauteur, était descendu et, s’aidant de son arme de service, avait menotté ce mal élevé en distribuant quelques beignes, pour la forme. Il avait une haine farouche envers ces lâches qui pensaient faire acte de virilité en s’en prenant au sexe faible.

L’histoire aurait pu en rester là, si seulement cette petite frappe n’avait pas continué à le provoquer pendant l’interrogatoire. Contrairement à ses habitudes, John n’avait pas voulu attendre le lendemain pour le questionner sur son activité et, encore sous l’effet des quelques bières consommées dans la soirée, il avait décidé de terminer ce qu’il avait entamé sur le trottoir du quartier de Perrache. Et cette fois, difficile de plaider la légitime défense car, lorsque ses collègues étaient intervenus pour l’écarter de son punching-ball du soir, ce dernier était encore menotté à la chaise du bureau. Le flic avait dessaoulé net sous les secousses des autres agents mais il était trop tard. Le dernier souvenir de cette soirée qui l’hantait encore avait été le sourire satisfait de l’avocat du petit proxénète. Ce sourire du travail accompli avec succès, ne pas porter plainte en échange de l’annulation des poursuites et de la prise en charge des soins. Mais pour le flic éméché, cela était désormais devenu le cadet de ses soucis.

Il avait beau se rappeler cela toutes les nuits, il n’arrivait pas à comprendre comment cela avait pu déraper. Ce n’était pas un enfant de cœur. Les interrogatoires musclés étaient une méthode d’intimidation qu’il avait l’habitude d’exploiter pour avancer dans ses enquêtes, mais jamais devant témoins et, surtout, jamais au commissariat.

Il avait besoin de se débarbouiller. Toujours sans lumière, il prit la direction de sa salle de bain. Une fois devant le lavabo, il s’aspergea le visage, telles des ablutions afin de se purifier en quête de cette réponse. Il attrapa ensuite la serviette et, une fois le front et les joues épongées, il alluma la lumière pour se regarder dans le miroir. C’était le même rituel, tous les matins. Il espérait se percer à jour à travers son propre reflet, trouver cette réponse tant attendue dans son regard. Toujours sans succès.

Son téléphone portable se mit à sonner. Qui pouvait appeler si tôt le matin ? Il l’attrapa sur le meuble de l’entrée. Il vit que le Commandant Claude Vallette, son supérieur, tentait de le joindre. Il constata au passage qu’il était déjà sept heures passé de quelques minutes.

–          Allo ?

–          John, j’ai besoin de toi à Saint-Cyr-Au-Mont-d’Or, quartier de la Source. Tu trouveras facilement.

Son interlocuteur raccrocha sans en dire plus. Mais il n’y avait pas besoin. Le flic avait compris. Il retournait sur le terrain.