ELLE

 

Cette nouvelle est la première issue de mon esprit. Elle a été rédigée dans le cadre du concours Paris Polar 2014. Je suis presque ravi d’avoir perdu ce concours car je peux vous la proposer en libre accès. Bien entendu comme tout concours, il y avait des contraintes. Celles-ci étaient la première et la dernière phrase imposées. Néanmoins, j’espère que vous prendrez autant de plaisir à la lire que moi à l’écrire. Je vous laisse désormais en compagnie de John Radovic, OPJ à Lyon. Bonne lecture.

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Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier. J’étais l’un d’eux. L’autre était un de ces jeunes sans avenir. Malgré nos tenues chaudes, nous grelotions tant l’hiver était rude cette année, surtout cinq heures après le coucher du soleil. Pour nous réchauffer, je sortis mes Marlboro. D’un petit coup sec sous le paquet, je fis monter une clope et l’attrapai entre mes lèvres. Je répétai mon geste, faisant apparaître une seconde avant de tendre le paquet à mon voisin. Il saisit l’offrande en me remerciant d’un large sourire. Ses lèvres bleues et gercées se craquelèrent encore plus. Malgré cela, il la porta à sa bouche et me demanda :
– T’as pas du feu ?
J’avais sorti mon Zippo et allumé la flamme. Il ne me restait plus qu’à lui tendre et nous allumions ensemble notre chauffage individuel. Les premières bouffées de chaleur étaient agréables et nous en profitions en silence.
Après avoir tiré quelques tafs, je me retournai vers le commerce ouvert vingt quatre heures sur vingt quatre. Plus un seul jeune n’était présent dans le Lavomatic. Deux machines tournaient, seules, avec des rythmes différents. Étrangement, elles n’étaient pas du tout synchronisées. L’une d’entre elles devait être bien moins chargée, à moins que son âge ne fût plus avancé. Pourquoi pensai-je à cela ? Je me remis à observer la rue, de droite à gauche, puis, sans le regarder, je dérangeai de nouveau mon compagnon fumeur :
– Tu sais où je peux trouver de quoi planer ?
Il ne réagit pas. M’étais-je trompé ? Mon indic m’avait-il mis sur une fausse piste ? Non, c’était impossible. Je l’avais vu dans le regard du jeune homme à côté de moi. Ses pupilles ne trompaient pas, le mec se camait régulièrement. Mon expérience de flic me soufflait que j’étais forcément tombé sur le bon numéro. Il allait m’indiquer où les transactions avaient lieu. Mon instinct remportait une nouvelle fois la bataille quand il parla enfin :
– L’ancien marché de gros.
– Ya moyen de le reconnaître ? lui demandai-je.
– T’as pas l’habitude de consommer toi, hein ?
– Non, pas particulièrement. Mais je suis nouveau en ville, je viens d’arriver. Comme tu peux le voir, je n’ai même pas encore pu investir dans de l’électroménager.
Merde, malgré ce qu’il s’envoyait dans le buffet, il semblait encore lucide. Je commençai à douter de ma stratégie, pensant qu’il allait me pourrir et surtout me griller. Si c’était le cas, adieu la transaction, le flag et les détails du réseau. Mais il reprit après que son cerveau eut apparemment enregistré ma tirade qui contenait certainement trop d’informations :
– T’inquiète man, tu te pointes là-bas. S’ils te sentent bien, tu les verras. Dans le cas contraire, l’endroit te semblera désert. Tu pourras y passer la nuit que tu ne trouveras personne.
La machine qui lavait et séchait mon linge s’arrêta à ce moment-là. Je jetai ce qui restait de ma clope par terre, écrasai le mégot et rentrai remplir mon sac à dos. En ressortant, la fumée émanant de la bouche de mon compagnon du soir était de nouveau de la vapeur issue de sa respiration. Il avait fini sa cigarette à son tour. Je m’adressai à lui pour la dernière fois de la soirée, voire la dernière fois tout court :
– Merci pour la compagnie et pour le tuyau. À la prochaine.
– Merci à toi man pour la clope. Si tu cherches quelqu’un pour t’en griller une, je suis là régulièrement, deux à trois fois par semaine. Toujours à la même heure.
– Ok, j’en prends note, lui dis-je avec le sourire.
Je pris la rue qui descendait vers la presqu’île après avoir déposé le sac de fringues dans la voiture. Il me fallait presque une heure pour traverser le premier et le second arrondissement de la ville pour rejoindre Perrache, ses putes, son ancien marché de gros et son dealer.

Arrivé sur place, les bâtiments de ce qui subsistait du marché n’étaient pas accessibles. Des chaînes verrouillées par de gros cadenas empêchaient l’ouverture des grilles de la friche, quel que soit le côté. J’allais donc devoir escalader. J’optai pour la grille située côté sud, étant celle la plus éloignée des habitations. Tout du moins, elle était à proximité des camionnettes alignées avec chacune leur petite bougie allumée ou éteinte sur le tableau de bord. Les dames propriétaires de ces fourgons proposaient des voyages tarifés. Donc autant dire qu’aucun témoin présent dans le coin n’oserait se manifester.
Une fois la grille passée, je me mis à errer entre les quais dans l’espoir d’une rencontre. Je n’eus pas besoin d’attendre longtemps. Deux types en jogging, sweat, et capuche remontée sur la tête s’approchèrent. L’un d’eux m’aborda :
– C’est pas prudent de se balader dans le coin, m’sieur ! dit-il en sortant de la poche ventrale de son sweat un gros câble de trente centimètres pouvant faire office de matraque.
– Ben ça dépend, je cherche de quoi m’amuser et partager.
– T’as du liquide ?
– Oui, je…
– Combien ? me coupa-t-il sèchement.
– Je dois avoir cinq cent euros sur moi. Je cherche un deal régulier. Je suis nouveau en ville et…
– On s’en fout. Suis-nous et ferme-la. On n’aime pas trop les bavards.
J’opinai de la tête afin de leur faire comprendre que j’avais reçu et enregistré le message. Je les suivis dans un des entrepôts du marché. Impossible de l’identifier tant ils se ressemblaient depuis que quelqu’un avait, sans doute délibérément, effacé le marquage.
Les deux hommes me palpèrent. Ils faisaient ça avec la même dextérité qu’un flic interpellant quelqu’un. Ils me prirent mon téléphone et mon portefeuille. Je n’avais rien d’autre. Ils regardèrent dans mon portefeuille, le compartiment des billets – ils devaient vérifier si j’avais du fric – puis ils me le rendirent. Par contre, je n’eus pas le droit de reprendre mon téléphone. Je le récupérerai certainement à la sortie. Je notai intérieurement de changer de téléphone dès demain s’ils leur venaient l’idée de me mettre un mouchard. Il me serait vital et plus économique de venir sans celui-ci les prochaines fois.
Encore quelques mètres et je me trouvai enfin devant le fameux Juanito. Il se faisait appeler ainsi car il était l’ancien bras droit de Juan, spécialiste de la blanche colombienne. Ce dernier s’était fait pincer quelques mois auparavant. C’était désormais au tour de son successeur. La grande gueule de Juanito contrastait avec l’extrême prudence qu’il pratiquait. Pourtant, ce ne fut pas sa présence qui me frappa en arrivant devant lui mais celle de la fille qui se tenait à ses côtés. Ses yeux en amande complétaient la touche finale de ce que la fusion du Caucase et de l’Asie avait sculpté de plus délicat. Le moindre de ses mouvements faisait onduler ses courbes dans la faible lumière, provocantes dans la tenue portée à cet instant. Elle s’insinua dans mon esprit, gravant cette divine silhouette sur ma rétine.
J’achetai ce que j’étais venu chercher, faisant affaire pour la première fois avec Juanito. Il s’agissait d’une faible quantité qui pouvait passer pour de la consommation personnelle. L’objectif du jour était de comprendre comment l’atteindre. Mais ce ne furent pas tous les contrôles subis et la transaction en elle-même qui marquèrent mon esprit et qui motiveraient mes prochaines visites. C’était elle et je devais la revoir.

Avant de vouloir conclure de grosses affaires avec Juanito, il me fallait revenir acheter à plusieurs reprises et à intervalles réguliers, une quantité un peu plus grande à chaque fois. J’avais besoin de sa confiance avant d’effectuer une grosse commande. Lors de mes visites, elle était toujours là et je compris aussi qu’elle n’était pas qu’une décoration lorsque je me retrouvais face à elle pour la transaction. Juanito lui faisait confiance et c’était elle qui gérait les affaires en cas d’absence du patron. Je profitai d’un de ses tête-à-tête relatifs pour glisser mon numéro de téléphone sur un papier maintenu avec la liasse de billets, numéro d’une carte prépayée qu’elle serait seule à connaître. La technique était élimée mais discrète. Elle le vit mais ne dit rien. Je mettais en péril l’affaire mais cette fille agissait comme un aimant. Une telle créature valait forcément cette prise de risque. Il ne restait plus qu’à attendre. Ce n’était certainement pas le premier numéro qu’on lui glissait.
Quelques heures plus tard, le téléphone sonna. Je le regardai sonner un peu, excité tel un adolescent et je décrochai :
– Oui ?
– Qu’est-ce-que tu me veux ? dit-elle d’une voix sèche mais reconnaissable. Je ne fréquente pas les camés.
– Je n’en suis pas un.
– Ah bon ? Alors pourquoi je te vois souvent ? demanda-t-elle, toujours aussi sceptique.
– Pour te voir.
Une pause s’installa dans la conversation. Elle devait réfléchir sur la suite à donner, se foutre de ma gueule ou raccrocher tout de suite. Elle ne choisit ni l’un ni l’autre :
– Tu dépenses autant pour me reluquer ? C’est que je dois avoir de la valeur !
– En partie, j’achète pour des personnes qui souhaitent rester très discrètes. Et c’est effectivement un plaisir de te « reluquer », répondis-je en insistant bien sur le dernier mot.
– Et tu veux quoi ?
– Te connaître, autour d’un dîner, fleurs, grand restaurant, grands vins… Enfin la totale.
– Demain 20 h sur le parvis de l’opéra, annonça-t-elle après quelques secondes. Je ne suis jamais contre un restaurant à l’œil.
Elle raccrocha.

Lorsque j’arrivai en voiture au lieu du rendez-vous, elle était déjà là, dans son manteau de fourrure, cheveux tirés vers l’arrière en une queue de cheval. Son visage n’en était que plus beau. Je n’eus pas le temps de défaire ma ceinture pour lui ouvrir la porte passager qu’elle était déjà assise à côté de moi, certainement l’appel de la chaleur de l’habitacle. Même si elle n’en dit rien, elle semblait apprécier le confort des sièges en cuir de ma Carrera de 1984. Le trajet jusqu’au restaurant que j’avais choisi pour lui sortir le grand jeu se fit en silence. Heureusement qu’il n’était pas long. J’avais pourtant tellement de choses à lui demander. Je voulais la connaître davantage.
Alors que nous nous installions à notre table, je ne vis pas arriver la seconde claque lorsqu’elle retira son manteau. Sa robe gris clair serrée mettant en valeur son corps me figea sur place. Je ne sais pas si c’était ma tête d’ahuri la bouche ouverte ou son plaisir de m’allumer qui lui fit enfin décrocher un grand sourire, le bouquet final de la beauté fatale qui m’était proposée d’admirer. J’allais avoir cette femme pour moi seul durant tout un repas.
Malheureusement, elle parla peu d’elle, évitant régulièrement le sujet lorsque je tentais de l’aborder. Au final, ma frustration s’apaisa lorsqu’elle accepta un dernier verre chez moi. Elle ne voulait pas qu’on finisse la soirée chez elle. Sans doute ne me faisait-elle pas encore assez confiance. La soirée était néanmoins loin d’être finie. Parvenus à mon domicile, nous avions à peine entamé le premier des derniers verres que nos corps se cherchèrent pour enfin se trouver. Nous prîmes la direction de la chambre pour ce qui fut une des plus belles nuits de ma vie. Je n’oublierais jamais son parfum, le goût de ses lèvres et de ses seins, la douceur de sa peau.
Après un sommeil très court, nous fûmes réveillés par mon véritable téléphone portable. Ma voix eut beaucoup de retard au démarrage :
– Allo ?… Et depuis quand ?… Ok, j’arrive.
– C’était qui ? me demanda-t-elle.
Je me suis retourné vers elle. Bordel que ce n’était pas humain de faire une créature qui pouvait être aussi belle au réveil. Il me fallut réaliser un énorme effort pour sortir de son envoutement et lui répondre :
– C’est le boulot. Je dois rejoindre un collègue.
Je me levai direction la penderie en espérant qu’elle ne me pose pas plus de questions sur mon travail. J’avais fait le nécessaire en laissant mes affaires au bureau afin de ne pas me faire griller. Apparemment, j’avais oublié un détail et je l’aperçus à l’ouverture du placard. Un de mes uniformes était resté chez moi. Lorsque je refermai la porte, je constatai, à travers le miroir qui était posé dessus, qu’elle aussi avait vu mon uniforme. Elle se figea. Trop tard. Après quelques secondes d’un très lourd silence elle se mit à hurler :
– Putain ! T’es un enculé de flic ! Enculé de flic !…
Elle était devenue complètement hystérique. Elle n’arrêtait pas de hurler les trois mêmes mots « enculé de flic ». Je tentai une approche dans l’espoir de la calmer mais elle se dressa sur le matelas, tenant les draps devant elle pour cacher son corps, comme si cette zone m’était désormais interdite. Elle recula en continuant ses hurlements, descendit du lit, jusqu’au coin de la pièce. Je fis le tour du meuble pour tenter de la raisonner, la rassurer. Se sentant prise au piège, elle se mit à glisser de désespoir le long du mur après que ses cris se soient transformés en pleurs, comme si elle avait perdu un être cher, comme si elle avait perdu… sa liberté.
J’étais dans la merde. Mon enquête venait de voler en éclat pour une histoire de sexe, comme à chaque fois que quelque chose volait en éclat. Il fallait que je recolle les morceaux. Il fallait que j’arrête ses sanglots. Il fallait que j’agisse.
Je me mis à genou devant elle, tentant de la prendre par les épaules. Elle se laissa faire puis se retourna vers moi pour me regarder en face. Je vis, à travers ses yeux humides, la peur… Pire, je vis la terreur. Il devait y avoir quelque chose dans sa relation avec Juanito que j’ignorais. Quelque chose me disait qu’elle ne devait pas se contenter de dealer pour lui. Nous étions donc tous les deux dans la merde. Mais j’étais le mec, j’étais le flic. Je devais faire quelque chose. J’essayai de trouver mes mots afin de désamorcer la bombe qui était en face de moi :
– Écoute, calme-toi, on va arranger ça, tentai-je maladroitement.
– Arranger quoi ? cria-t-elle. T’es un putain de poulet ! Pourquoi j’ai accepté de te voir ? Pourquoi j’ai cru tout ce que tu m’as raconté hier ? Il va me buter, m’envoya-t-elle.
Elle se débattait, en vain. Elle tremblait de peur et de panique. Je resserrai mon étau pour qu’elle ne bouge pas et surtout qu’elle me prête attention :
– Écoute-moi… Écoute-moi ! Tout ce que j’ai pu te dire ou faire hier était sincère. Mais pour le moment, on a un autre problème et personne ne va mourir. Je ne voulais pas te mêler à cette histoire, mais je n’ai plus le choix. Tu vas devoir m’aider pour ne pas tomber avec Juanito. Maintenant, calme-toi. Reprends tes esprits, pense à la vie que tu peux avoir sans lui et je t’explique tout ça.
– Qu’est-ce-que tu connais de ma vie ?
Il n’y avait rien à répondre à cette question car elle n’avait jamais évoqué son histoire la veille. Je me tus. Puis, après quelques secondes, je la lâchai et me levai. Avant d’aller vers la cuisine, je mis à côté d’elle la boîte de mouchoirs, si elle avait besoin de se vider. J’avais intérêt à ce qu’elle prenne son temps avant de me rejoindre car je n’avais aucune idée de ce que j’allais lui expliquer. À moins qu’elle décidât de partir, dans ce cas, j’aurais perdu tout contrôle de la situation.
La cafetière venait de finir de couler lorsqu’elle entra dans la cuisine. Elle s’était vêtue d’une de mes chemises blanches assez transparente pour deviner qu’elle ne portait absolument rien dessous. Son visage était de nouveau impassible, son regard froid et distant comme lors de nos échanges au marché de gros. Apparemment, tout ce qui s’était passé la nuit dernière était effacé. Elle s’installa à table. J’en fis de même en face d’elle en glissant une tasse dans sa direction. Elle plongea ses yeux dans l’arabica avant de les lever vers moi et d’annoncer :
– Alors, c’est quoi ton plan ?
J’allais devoir lui faire confiance.

On y était. Elle avait réussi à me décrocher un rencard afin d’acheter une quantité plus importante. Toutefois, il fallait que je reste sur mes gardes. Avait-elle ressenti pour moi ce que j’avais ressenti pour elle ? J’allais le savoir rapidement. J’avais froid dans ce parc, seul, sur un banc à proximité du point de rendez-vous. Seul le bruit du vent fouettant ma peau venait rompre le silence de cette nuit d’hiver.
Des bruits de pas vinrent brusquement perturber la tranquillité des lieux. Deux personnes. Des pas souples et posés d’un côté et des pas plus rapides et plus secs de l’autre côté. Ce devait être une paire d’italiennes de luxe et une paire de talons hauts. Je me levai en direction des bruits. Ils étaient là, Juanito et elle, à dix mètres en face de moi.
– Alors, on veut faire affaire ? attaqua le trafiquant.
– C’est ça, j’ai des clients qui ont les moyens et qui préfèrent que d’autres prennent le risque pour eux. Les quantités peuvent être très importantes.
– Il paraît, ajouta-t-il.
Juanito la regarda et lui fit un geste de la tête. Elle acquiesça et se dirigea dans ma direction, une valise à la main. En s’avançant, doucement, elle me jeta un regard, ce fameux regard intercepté le fameux matin. Mes sens se mirent en alerte. Il savait car elle avait certainement été obligée de tout lui balancer. Elle s’arrêta en face de moi, posa délicatement la valise au sol et me chuchota :
– Excuse-moi, je n’ai pas pu faire autrement.
– Ce n’est pas grave, lui répondis-je d’un air désolé.
Une larme coulait le long de sa joue droite. Elle ne jouait pas, elle était sincère. C’est lorsqu’elle s’écarta de mon champ de vision que je vis ce que Juanito tenait dans sa main droite. Le 357 Magnum était en train de regarder dans notre direction, souriant. Cette arme n’était pas précise mais pouvait occasionner beaucoup de dégâts à cette distance. On était loin de ce que j’avais prévu. D’instinct, j’attrapai ma complice du bras gauche tout en sortant mon arme à mon tour. Je la tenais par la gorge tout en mettant le bout du canon sur sa tempe. Je la rassurai de suite en lui demandant discrètement de me faire confiance. Sa larme en avait appelé d’autres. Nous nous tenions, face à face, incapables de savoir qui menait le jeu. Juanito décida de reprendre la conversation :
– Alors John, ça te la coupe ?
Comment pouvait-il connaître mon nom ? Je l’avais sous-estimé. Il devait être plus gros que je ne le pensais, peut-être trop gros pour moi. Il fallait tenter quelque chose :
– Écoute Juanito, on va agir en hommes. Balance ton arme. Je balance aussi la mienne et la Miss peut partir tranquille.
– Tu me prends vraiment pour un con. Je vais simplifier la situation.
Le six coups cracha son feu dans notre direction. Les deux déflagrations me firent plonger sur le côté, lâchant mon otage. Une nuée d’oiseaux s’envola. Puis ce fut le silence. J’étais à proximité d’un buisson, je regardais autour de moi. Où était-elle ? Toujours au sol, je me retournai pour tenter de l’apercevoir. Elle était au milieu du chemin, allongée, me fixant. Elle semblait terrorisée par quelque chose. Elle avait peur de mourir. La tache noire grandissante sous sa main au niveau de son abdomen confirmait mon sentiment. L’enfoiré ! Ce n’était pas sur moi qu’il avait tiré.
– Elle ne nous sera plus d’aucune utilité, John ! Elle nous a trahis tous les deux ! On va pouvoir discuter entre hommes, comme tu le voulais, sauf que je garde mon arme. Qu’en penses-tu ?
Je me faufilai de l’autre côté du buisson, hors de portée de son revolver. Il fallait que je rampe discrètement dans sa direction. Je le sentais calme et sûr de lui tandis que je bouillais intérieurement. J’allais me le faire. Au fur et à mesure que les secondes s’égrenaient, ma tâche se facilitait car il ne cessait de parler.
– Alors John, t’es où ? Allez, viens, montre-toi. Tu voulais qu’on discute. Je t’attends.
– Je suis là, lui répondis-je, dans son dos, mon calibre contre son crâne.
– Attend… Euh… Tu ne peux pas tirer, tu n’as pas le droit.
– Balance ton arme.
Il paraissait bien moins sûr de lui. Il s’exécuta après une courte seconde de réflexion. Je mis un coup de pied dans le révolver au sol pour l’éloigner. Je me plaçai face à lui, canon sur son front. Il déglutit. Je prenais mon pied. Avoir le pouvoir de vie ou de mort sur quelqu’un, quelle sensation étrange. Je me sentais possédé, invincible. Les rôles avaient changé. Désormais, il avait pour seul objectif de sauver sa peau :
– Écoute, on peut s’arranger. J’ai de l’argent.
– Je n’en veux pas de ton fric. Je crois que t’as pas compris, lui dis-je en reculant doucement tout en le tenant en joue.
– Tu ne vas pas tirer ? Tu ne peux pas ! Je me suis renseigné sur toi, tu sais. Tu tiens trop à ton métier pour faire une bavure.
– Légitime défense.
– Quoi ?
– Légitime défense. Tu ne connais pas ?
– Tu déconnes ?…
Il me dévisagea et comprit mes intentions à travers mon regard. Je ne déconnais pas.
– Putain mec, attend…
Je ne lui laissai pas le temps de finir sa tirade que la balle située dans la chambre de mon arme vint se loger entre ses deux yeux. Le bruit du corps tombant sur le béton gelé me fit reprendre mes esprits. Je me jetai à côté d’elle. Je l’avais oubliée l’espace d’un instant. Elle tremblait, de froid ou de peur, je ne savais pas. Je la serrai fort contre moi. Un filet de sang coulait au coin de ses lèvres, les poumons étaient touchés. Elle tenta de parler entre deux toussotements :
– Donc… Tu… Tu t’appelles John.
– Oui. C’est ça. Et toi ? Je ne connais même pas ton prénom.
– J’ai froid.
– C’est la saison qui veut ça. Tiens bon, les secours vont arriver.
– D’accord…
Ce dernier mot eut du mal à sortir de sa gorge. Un sourire se dessina difficilement sur son visage. Son souffle était de plus en plus irrégulier. Son corps entier commençait à se détendre. Elle se sentait partir. Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction.

Merci pour cette lecture. N’hésitez pas à me glisser un avis sur mon compte Twitter @ericmartzloff. Tous les avis m’intéressent car ils me feront progresser. On dit qu’un auteur écrit pour lui, mais ce sont les lecteurs qui font l’auteur.

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