FEUILLE MORTE

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La pluie diluvienne de ces derniers jours rend la progression difficile dans la forêt. Le tapis saisonnier de feuilles mortes tente de masquer le moindre indice. Difficile de se repérer dans ces conditions. Heureusement, les collègues arrivés en premier ont balisé les lieux. Je peux avancer vers la scène de crime en pensant à ce que je vais découvrir ; en craignant ce que je vais découvrir.

Nathalie N’Guyen, une des légistes de l’Institut médico-légal de Lyon, est déjà sur place. Cacher notre relation devient de plus en plus difficile. Chaque rencontre en public sur une scène de crime est une épreuve à cette discrétion. Nous savons tous les deux que notre histoire alimentera un jour les ragots de couloir. Le plus tard sera le mieux.

Je m’approche. Elle est accroupie à côté de la victime. Tout son corps sent ma présence mais ne se retourne pas. Elle sait déjà qui est allongé, face contre terre. Je devine qu’elle a pleuré. Je sais désormais lire en elle. Ma main sur son épaule la fait sursauter.

Son professionnalisme reprend vite le pas sur l’émotion.

— La victime est une femme, type asiatique, entame-t-elle machinalement. Elle a été trouvée par un promeneur et son chien. Je ne pense pas qu’elle soit morte ici. Aucune trace de lutte évidente autour d’elle. Le corps a vraisemblablement été transporté et déposé. Mon premier examen a révélé des traces de viol. J’ai constaté des marques de pénétrations forcées au niveau du vagin et de l’anus. Mais ce ne sont pas les seuls stigmates sur son corps. Ses poignets et ses chevilles ont des empreintes de ligature, probablement dues à l’utilisation de serflex. On retrouve autour du cou quelque chose de semblable.

— Une mort par étranglement ?

Elle n’aime pas être interrompue dans ses exposés. Néanmoins, je sens qu’elle a besoin de prendre son souffle. Son second degré habituel s’est effacé aujourd’hui. Cette pointe d’humour nous permet généralement de mieux nous sentir en présence de la mort. Nous avons conscience qu’il serait mal venu dans de telles circonstances.
Cette découverte est une épreuve pour nous deux.

— Je ne sais pas encore. Cela semble la réponse la plus plausible. Il va falloir attendre l’autopsie.

Nous nous taisons tous les deux. Le temps s’arrête dans cette forêt. Les oiseaux ont stoppé leur chant. Ils attendent aussi.

Dans ce lourd silence, un courant d’air frais vient me chatouiller la nuque. Je frissonne.

— Tu es prêt ? me demande-t-elle.

Bordel, bien sûr que non. Je ne suis pas prêt. Je sais qu’une fois le visage découvert, la certitude va me sauter à la gueule. Je serai face à l’impossible vérité. La présence du tatouage sur l’arrière de la cuisse n’arrive pas à me convaincre de l’identité de la victime. Depuis que la nouvelle m’a été donnée, je nie l’évidence. J’essaie de me persuader qu’il s’agit d’une autre femme portant le même signe distinctif.

— Vas-y, lui dis-je.

Elle hésite encore, contrairement à ses larmes qui coulent de nouveau.

Tel un robot, elle saisit le corps inerte et le retourne doucement.

Le coup de massue arrive très vite. Mes peurs se confirment. Je sens ma vie s’arrêter. Mon seul intérêt en dehors de ce putain de boulot de flic vient de voler en éclat. Nathalie N’Guyen est morte, sauvagement assassinée.

Je me réveille brusquement, en sueur. Je respire vite.

Combien de temps a duré cette apnée ? J’ai l’impression d’avoir battu le record du monde. Tout se bouscule dans mon crâne. Je sens qu’il va exploser.

Après quelques secondes passées à retrouver mes repères, je me retourne. De l’autre côté du lit, je perçois sa présence. Je reconnais le dessin de ses courbes. Le drap monte et descend lentement. Le rythme est régulier. Je m’allonge contre son corps. Sa chaleur m’envahit. Je l’enlace, respire son parfum. Je me sens mieux. Nathalie est bien vivante.

Je me rendors en me jurant de toujours la protéger.

 

Une fois de plus, je tiens à remercier mon correcteur Nicolas Koch pour le temps consacré sur ce petit texte malgré son emploi du temps.